Face à la tragédie que vit le Japon après l’effroyable séisme du 11 mars, je ne peux m’empêcher de penser à une étude que j’ai effectué il y a un certain nombre d’années auprès de dirigeants politiques. Cette étude portait sur leur perception du nucléaire civil. Ayant beaucoup interviewé d’hommes et de femmes politiques quand j’étais politologue, je savais qu’il me fallait trouver une astuce pour éviter qu’ils me parlent langue de bois sur un sujet aussi sensible.
La première question que je leur ai donc posé était la suivante : « quand je vous dis le mot « nucléaire », quelles sont les images qui vous viennent spontanément à l’esprit ». Les réponses n’ont pas variées : ils évoquaient tous des paysages de désolation et des visions d’apocalypse. Pourtant, dans la suite des entretiens, ils parlaient sécurité bien maîtrisée et indépendance énergétique face au pétrole.
C’est à partir de ce moment là, que je me suis penchée sur la notion de « dissonance cognitive ».
La dissonance cognitive, c’est quelque chose que nous « pratiquons » tous. C’est un état de tension interne qui se passe en nous quand nous avons en tête deux niveaux d’idées différentes et contradictoires, ce qui nous met mal à l’aise. Par réflexe inconscient, nous faisons en sorte de sortir de cette incohérence en refoulant l’un des points de vue. Très souvent, on assiste à une réinterprétation du réel et souvent de manière collective, comme s’il suffisait d’être un grand nombre à penser faux pour penser vrai.
C’est ainsi que les docteurs de l’Eglise ont d’abord réfuté le travail novateur de Galilée, car il leur était plus facile mentalement de penser que la terre ne tournait pas autour du soleil, puisque que c’était ce qui se pensait avant dans l’univers des savants. Il y avait trop d’inconfort mental à accepter qu’ils s’étaient trompés.
Concernant la notion de risque majeur, on peut constater qu’il est extrêmement difficile de « penser l’impensable ». On peut imaginer de manière abstraite et en frissonnant un scénario catastrophe, mais pas comme quelque chose qui peut réellement nous arriver dans la vraie vie. C’est insoutenable pour l’esprit, alors on zappe.
Le problème est que ce processus mental est commun à tous les humains, même aux responsables, même aux décideurs. Et là, ça devient dangereux. Les ingénieurs savent mettre au point des centrales nucléaires fiables sauf « si ». Ils raisonnent en termes de probabilités. Et quand le « si » arrive ? Il ne m’apparaît pas sûr que ce « si » soit si bien pensé que cela par rapport aux conséquences.
Des études ont montré que dans les zones dites à risques - que les dangers proviennent d’une situation géographique ou de l’activité humaine – les habitants minimisent aussi leur perception du péril. Danger potentiel oui, imminent, jamais. Inconscience ? Non. Dissonance cognitive.
Il est à noter, pour la petite histoire, que Festinger, le psychologue qui a mis au point la théorie de la dissonance cognitive en 1957, a élaboré ses travaux en se rendant en Inde avec son équipe pour étudier les croyances des populations locales quelques années après un grave séisme.
Toutes mes pensées et mon affection au peuple japonais.