Un jour, je mourrai sans avoir fini mon livre, et cette
perspective m’épouvante… mais j’emporterai avec moi de quoi remplir les
paniers de tous les ânes d’Ali Baba : les feux que l’on allume quand
l’azur vous abandonne, le bavard et la berlue d’Albertine Sarrazin, et
aussi ses pipes, son kawa, ses mots d’amour ; l’odeur médiane et
fruitée du couvre-lit de tante Léonie ; le geste du baron de Sigognac,
jetant un morceau de couenne à son chat pendant que le feu meurt dans
l’âtre trop vaste de son manoir en ruine… J’emporterai des poignards
damasquinés, des coffres bourrés d’émeraudes sans défaut, et ces tapis
de Smyrne où se cachent, en les roulant serrés, les amants audacieux ;
un bric-à-brac de chancelières fourrées, de livres d’heures, de miroirs
biseautés, de tableaux dont les figures mystérieuses s’animent à la
nuit tombée ; la librairie d’Umberto Saba, le palais de glace de
Vesaas, des déserts, des labyrinthes et des forêts enchantées ; les
rues de Damas à l’heure où les jasmins embaument… J’aurai sur la langue
le goût des tartelettes amandines, l’amertume légère de l’hypocras, la
douceur de la crème des tartines de Sophie ; je serai escortée de
toutes les créatures imaginaires de Borges. Je fredonnerai, à bouche
close, les premières notes de la sonate de Vinteuil ; j’aurai dans
l’oreille le rire de Sido.Grand Saint Pierre, je vous le dis tout
net : si vous ne me laissez pas entrer en paradis, je n’en éprouverai
guère de chagrin. J’ai assez pour bâtir un Éden.
Christine Féret-Fleury
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